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La Drôme en armes
À Saint-Donat-sur-Herbasse, au coeur de la Drôme provençale, on connaît bien le Dr Lémonon et ses quatre enfants. Jean, l’aîné, vient de terminer ses études de médecine et est marié depuis seulement trois mois lorsqu’il est mobilisé. Marie-Louise, que tous nomment Mady, a épousé Jean Chancel, venu s’installer comme pharmacien au village à la veille de la guerre. Michel, lui, a choisi la prêtrise. D’abord vicaire à Saint-Donat, il officie ensuite à Romans. Enfin, le plus jeune, Henri, prépare l’agrégation de lettres. Saint-Donat apprécie cette famille de notables, profondément catholique et unie, qui sait rendre de multiples services.
La débâcle frappe les Lémonon de plein fouet : Jean est tué sur le front en mai 1940 au cours d’une embuscade. Il ne connaîtra pas son fils. Accablée de chagrin, la famille fait bloc mais refuse d’accepter la défaite. L’entrée des troupes allemandes dans Paris les révolte. Car, pour eux, l’Allemagne nazie n’est pas une terra incognita. Au cours des années 1930, Michel et Henri, les deux plus jeunes frères, se sont rendus outre-Rhin. Ils ont assisté à la montée du nazisme, à la persécution des Juifs. Michel est revenu bouleversé par ce qu’il a vu lors de la Nuit de Cristal en novembre 1938. L’idéologie nationale-socialiste, en opposition absolue au christianisme et aux principes d’humanité qui en découlent, heurte profondément les convictions religieuses de la famille. Aussi la guerre déclarée par la France est-elle une guerre juste. Il faut combattre, sans haine. Ne pas céder devant l’occupant, venir en aide à tous ceux qui sont pourchassés.
Au rez-de-chaussée de la maison familiale, rue Pasteur, la pharmacie de Jean Chancel, trente-huit ans, l’époux de Mady, devient rapidement le lieu de ralliement de tous les réfugiés et de tous ceux qui ont décidé de combattre le nazisme et le régime de Vichy.
Face à l’afflux des Juifs pourchassés, des évadés, des Alsaciens-Lorrains, puis à partir du printemps 1943, des réfractaires du STO, Jean métamorphose son petit bureau attenant à la pharmacie en « préfecture ». Sous le fauteuil qu’il transforme en divan mobile, il camoufle le matériel qui lui sert à fabriquer des fausses cartes d’identité, de ravitaillement et autres documents administratifs. Et ce, grâce à la complicité du secrétaire de mairie et d’une grande partie des habitants du village. Mady est là, et malgré les risques encourus pour elle et ses quatre enfants, participe pleinement en accueillant à son domicile quantité de clandestins. C’est le premier pas vers l’engagement. Août 1942. Après la rafle du Vel’ d’Hiv’ à Paris, en application des accords franco-allemands, l’État français livre plus de 10 000 Juifs étrangers enfermés dans des camps d’internement de la zone sud. Pour compléter cette ignominie, il multiplie les rafles de Juifs étrangers, notamment les 26, 27 et 28 août 1942, dans les régions de Limoges, Clermont-Ferrand, Lyon, Grenoble, Toulouse, Montpellier, Marseille et Nice. Hommes, femmes et enfants arrêtés ces jours-là sont à leur tour acheminés à Drancy et déportés vers Auschwitz. À Saint-Donat, les Juifs sont en sécurité. On ne les dénonce pas, on les cache. Michel Lémonon ne cesse de rappeler dans ses sermons les impératifs de justice et de charité. À Romans, il aide à trouver des « planques » pour de nombreux enfants juifs pris en charge par des réseaux de sauvetage. Nombreux sont ceux qui trouvent refuge à la pharmacie, auprès de Mady. Par ailleurs, Michel organise des conférences publiques, en ayant soin, afin d’obtenir les autorisations, de leur donner des titres bien anodins. À chacune de ses interventions, il s’emploie à convaincre et à rallier les récalcitrants, les hésitants, les peureux. À Saint-Donat, l’une d’elles, qui a pour titre « Le christianisme pardessus les frontières », se termine par un vibrant appel à détruire le nationalsocialisme pour réaliser la communauté humaine. C’est son premier acte de résistance publique. Le maire, bien que nommé par Vichy, laisse faire ou du moins édulcore le contenu de son rapport. Le jeune vicaire n’est pas inquiété.
Au cours de l’année 1943, l’activité des Lémonon-Chancel s’intensifie.
Jean Chancel, affilié à l’Armée secrète et en relation avec les FTPF (Francstireurs et partisans français), accueille à l’arrière de son officine les chefs résistants de la Drôme Nord qui viennent se réunir et déposer ou prendre leurs messages. Des parachutistes anglais du réseau Buckmaster chargés de recruter des résistants français y trouvent également refuge, après le crash de leur avion. Outre les fausses cartes de ravitaillement, le soutien apporté au maquis passe par les soins aux blessés, et jusqu’à l’installation d’un hôpital clandestin d’une dizaine de lits. Là, le père de Mady, le docteur Lémonon, soigne les maquisards accidentés ou blessés. Aidé de son jeune beau-frère Henri, Jean participe aux opérations de récupération de matériel parachuté à plusieurs reprises.
À la pharmacie, il continue d’héberger les fugitifs, les résistants, transformés en faux préparateurs censés l’aider. L’un d’eux, qui a fréquenté les surréalistes avant la guerre, reconnaît Louis Aragon et Elsa Triolet, cachés, depuis juillet 1943, dans une maison à une centaine de mètres de la pharmacie sous le nom de Lucien et Élisabeth Andrieux. Des liens d’amitiés très forts se tissent alors entre les deux couples pourtant si différents, qui ne se dissoudront pas la paix revenue.
Le danger est permanent. La milice est là qui rôde et qui surveille. Un garçon du village, pour se rendre intéressant, se rend à la Gestapo à Valence et dénonce les allées et venues « suspectes ». Le 15 juin 1944, 8 h 30. Quatre Messerschmitt 103 survolent le village à très basse altitude et mitraillent à cinq passages, les rues, les jardins, les maisons en mesure de représailles. Trois colonnes de camions, d’automitrailleuses et de tanks, venant de Valence, encerclent le bourg. Les soldats investissent Saint-Donat en tirant des coups de feu, perquisitionnent, pillent systématiquement maisons et commerces. D’autres interpellent des habitants, les chassent de leurs maisons, en les frappant. Quatre-vingt trois otages, de tout âge, sont rassemblés à midi, face au mur devant la poste. Au moindre geste, ils sont sauvagement frappés. Ils sont interrogés individuellement, violemment, par un officier assisté d’un milicien. Aucun ne parlera. Six d’entre eux sont particulièrement maltraités et emmenés à Valence, trois sont relâchés le lendemain, les trois autres, Louis Fau, gendarme, Émile Gay, soixantetreize ans, et Albert Bernard, vingt ans, seront transférés au fort Monluc à Lyon puis fusillés avec trente autres compagnons, à Portes-lès-Valence, le 8 juillet 1944. Les autres otages sont libérés vers seize heures.
Après cette mise à sac du village, les soldats s’emparent des femmes, jeunes filles et fillettes et les violent. Parmi ces victimes, se trouve Jeannie Chancel, la fille aînée de Mady et Jean. Dès le début de l’attaque, l’hôpital clandestin, près de la boulangerie Ronjat, a pu être évacué. Aragon et Elsa Triolet, qui ont gagné la colline et se cachent dans la campagne, ont échappé au massacre. À leur retour, ils trouvent leur maison saccagée comme les autres. Quelques jours plus tard, au cours d’un déplacement à Lyon, ils rendent visite à Jeannie, hospitalisée. Elle meurt quelques jours plus tard des suites de son agression, à treize ans et demi. Pour elle, Aragon compose un poème, « D’une petite fille massacrée ».
Malgré le deuil qui le frappe, Jean Chancel continue le combat, participe au maquis du Vercors et organise le service de santé pour toute la Drôme. Louis Aragon et Elsa Triolet quittent Saint-Donat au début de septembre 1944. Ils n’oublieront cependant jamais et reviendront souvent à Saint-Donat. À la Libération, Jean devient président du Comité de libération de Saint-Donat. Il meurt en 1952 à l’âge de cinquante ans, sa femme Mady s’éteint en 2004.









